« Pacifiction » : l’apothéose crépusculaire d’Albert Serra

Avec Pacifiction, thriller politique expérimental, Albert Serra est au sommet de son art, quelque part entre un James Bond psychédélique et Twin Peaks transposé aux confins de l’océan Pacifique.

Lorsque nous le rencontrions pour un entretien en 2019, Albert Serra se définissait comme « artiste » et « créateur d’images en mouvement » (écouter le grand entretien ici). La ligne de crête de son cinéma. Avec Pafiction, le Catalan se distingue de ses précédents films par l’ampleur de son projet. Il abandonne à la fois les récits mythiques (Don Quichotte dans Honor de Cavalleria, les Rois Mages dans Le Chant des oiseaux et Dracula dans Histoire de ma mort) et les huis-clos de la monarchie française au XVIIIe siècle (La Mort de Louis XIV puis Liberté). Serra préfère ici s’inscrire dans un décor gigantesque (la Polynésie française) et un contexte contemporain (inédit dans son cinéma). Tout dans Pacifiction montre l’apogée de l’art d’Albert Serra. Est-ce le simple fruit du hasard ou la preuve d’une maîtrise de sa méthode de réalisation ?

Après un Jean-Pierre Léaud en Roi-Soleil agonisant, un autre serviteur de l’État est au coeur de l’intrigue. Benoît Magimel incarne le Haut-commissaire de la République en Polynésie française, De Roller. Un poste réel et spécifique à l’histoire coloniale du territoire. Mais la dimension bureaucratique et politique n’est pas ce qui intéresse Serra. Sans administration ni conseillers (une simple secrétaire et des chauffeurs à la présence fonctionnelle), De Roller ère alors que la rumeur d’une reprise des essais nucléaires se répand. L’armée française se préparerait à faire usage de l’un de ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). L’un d’entre eux rode dans les mers de Polynésie. De Roller a vent de ces rumeurs par un activiste local alors que ses relations avec l’amiral (Marc Susini) sont tendues. Non-informé par sa hiérarchie, le Haut-commissaire navigue à l’aveugle.

Personnage vaporeux flottant dans les décors — entre réceptions pour une écrivaine à succès et menaces envers le clergé local —, De Roller se distingue par des objectifs personnels flous. Trainant dans un hôtel, jamais dans son bureau… Au fond, que cherche-t-il ? À conserver le contrôle de l’île grâce à des relais dans la population ? L’indétermination de ses motivations participe du mystère qui l’entoure, lui et les autres personnages. Thriller politique dépouillé et étiré, Pacifiction surprend : l’incandescent Lluís Serrat, compagnon de route de tous les films du réalisateur catalan, est ici échoué dans le rôle de Lois, sous-fifre du tenancier du bar dansant. S’endormant dans la voiture de De Roller au milieu d’un monologue de Magimel est l’une des rares personnes auquel le Haut-Commissaire fait confiance.

Lunettes bleues teintées, mèche sur le côté chemise à motif et costume blanc-beige : son habit dénote et entretient le trouble sur sa véritable fonction. Magimel porte à lui tout seul de nombreuses séquences d’un film pour lequel il est à la fois le centre et le moteur. Le montage du film se délecte de ses longues tirades, de ses discours imprécis mélangeant langue de bois et n’importe quoi. Loin de ciseler les plans et les séquences, Serra choisit de les étirer, moins comme un élastique tendu que comme une matière quasi-brute, faisant la part belle aux accidents et aux impuretés. Devant Pacifiction, nous sommes régulièrement hallucinés par les visions proposées par le cinéaste. Plus encore que des plans ou des séquences, tout se joue dans les interstices, les longueurs, les pauses. À la beauté plastique se conjugue une contemplation extatique, même dans les moments les plus anecdotiques (un combat de coqs, le décollage et l’atterissage d’un avion…).

Pacifiction est un film d’atmosphères, fonctions d’une alchimie entre le décor et la lumière créant une image voluptueuse. Trois états de la lumière se signalement : le jour lumineux, le crépuscule orangé et la nuit noire. Les intérieurs sont souvent ouverts, entrouverts ou pénétrés par le soleil. Savamment filtrés par son chef opérateur Artur Tort, nous plongeant dans des environnements tantôt éblouissants et étincelants (face à l’océan), tantôt phosphorécents . Adoucissant et diffusant la lumière, l’image du film se rapproche ainsi des films les plus beaux et les plus sombres du Nouvel Hollywood. Après avoir utilisé des petites caméras DV dans les années 2000 et expérimenté le numérique dans les années 2010 , Serra propose à l’aube des années 2020 un nouveau jalon dans l’utilisation du cinéma numérique et ses potentialités chromatiques.

De loin, Pacifiction ressemble à la version hallucinée d’un James Bond sous neuroleptique. Mais Serra prend le contrepied du genre en entretenant une absence d’action (alors que De Roller se définit comme « homme d’action »), de tumulte, de combat et même de violence. Le fond géopolitique (les influences étrangères en Polynésie française et les rivalités entre puissances nucléaires) ne sert à Albert Serra que pour renforcer la tension latente de l’histoire d’un homme perdu, en prise avec ses tourments intérieurs. Tourments sur les îles (sous-titre du film) serait alors à considérer dans sa dimension psychologique. Mais Serra comme Magimel nous rendent De Roller inaccessible, impénétrable, inexplorable malgré les 2h45 passées à ses côtés. Tantôt hyperlucide et clairvoyant, juste après dépassé par la situation, puis moqué par les méchants énigmatiques M. Mike et « le portugais » (Mike Landscape et Alexandre Mello)…

Albert Serra semble avoir tranposé voire transplanté l’angoisse poétique de la troisième saison de Twin Peaks : The Return (2017). Nous sommes saisis par le même sentiment d’étrangeté dès la deuxième séquence dans une boîte de nuit hors du temps, où les uniformes fluorescents des soldats de la Marine Nationale ont baignés dans un intérieur lugubre violacé. Plus encore, ce qui rapproche Serra de l’univers lynchien est l’enquête dilatée — et impossible — d’un représentant de l’État. Si Dale Cooper (Kyle MacLachlan) est un agent du FBI à l’uniforme soigné et bosseur, le haut-commissaire De Roller est impuissant. Derrière leurs enquêtes, le complot rampant d’un mal inidentifiable dans un territoire reculé et ingouvernable : pour Cooper, la forêt de Twin Peaks et ses antichambres vers d’autres mondes (la « Black Lodge »). Pour De Roller, la jungle impénétrable et surtout l’océan, qu’il observe à la recherche des traces du sous-marin.

Comme David Lynch dans sa série, Albert Serra déroute lui aussi dans sa déconstruction méthodique et aléatoire des codes narratifs les plus conventionnels. Le contenu événementiel de son intrigue ne compte pas ; ou plutôt, un mémo de quelques lignes suffit à tisser une intrigue haletante. Il ne se passe rien, et pourtant une tension nous garde attentif au moindre détail. Le développement des personnages, la résolution de sous-intrigues, le respect d’un rythme… Tout est déjoué par le cinéaste. Lorsque le climax du film semble arriver à trente minutes de la fin, une interminable séquence de danse nocturne molle nous plonge dans les abysses. L’ambiance lumineuse des différents intérieurs nocturnes (bar dansant et autres soirées) rappelle l’environnement lugubre mono-teinte d’un sous-marin nucléaire, dont le spectre et l’absence à l’image hantent le film.

Assurément, Pacifiction s’inscrit dans les marges du cinéma d’auteur, là où se créent les nouvelles formes, au sens où Antony Fiant entend une esthétique de la soustraction [1], notamment vis-à-vis des dispositifs dramaturgiques et narratologiques. Mais Albert Serra dépasse ces classifications pour nous proposer une expérimentation formelle dingue, d’une maîtrise qui ne semble tenir qu’à un fil, à un heureux concours de circonstances (un décor, un acteur, une lumière) et à sa méthode originale reproduite à chaque film (trois cadreurs, trois caméras, pas de scénario, pas de répétitions, peu de communication sur le plateau…). Un cinéma de la transe et de la lenteur qui nous hante, nous aussi.

Notes


  1. Antony Fiant, Pour un cinéma contemporain soustractif, Paris, Presses Universitaires de Vincennes, collection « Esthétiques hors cadre », 2014, 208 pages[]